lola pater cinema metz

 

Date de sortie 9 août 2017 (1h 35min)

De Nadir Moknèche

Avec Fanny Ardant, Tewfik Jallab, Nadia Kaci

Nationalités Français, Belge

 

 

A la mort de sa mère, Zino décide de retrouver son père, Farid. Mais, il y a 25 ans, Farid est devenu Lola…

 

 

 

 

 

Critiques 
 
Télérama
 

Elle n'a pas osé le lui dire, la première fois qu'elle l'a vu. Alors, Lola quitte son Midi, sa compagne, ses cours de danse orientale pour débarquer à Paris, apparemment éclatante, mais la peur au ventre. A ce jeune qui l'a prise pour une autre — la nouvelle compagne de celui qui l'a abandonné à sa naissance —, elle murmure cet aveu incongru, encombrant : « Je suis ton père »... Zino la contemple, interdit. Puis furibond : ce serait son père, cette longue dame brune extravagante, un peu ridicule ? « Je ne sais pas ce qui me retient de vous casser la gueule », hurle-t-il avant de s'enfuir.
Quel cauchemar... La rage submerge Zino (Tewfik Jallab) : contre lui qui n'a rien compris. Contre sa mère, récemment décédée, qui lui a menti durant tout ce temps. Et contre cette caricature qui semble attendre de lui l'impossible : l'amorce d'un geste tendre, la possibilité d'un pardon.
Pour Lola, c'est pire encore. Elle se croyait audacieuse, et même courageuse, d'avoir réussi à devenir ce qu'elle voulait être : nul ne peut connaître la souffrance d'être prisonnière d'un corps qui n'est pas le sien. Mais les beaux yeux accusateurs de son fils la renvoient à son égoïsme : oui, c'est vrai, elle n'a pensé qu'à elle... Au moins se croyait-elle à l'abri. Acceptée. Apaisée. Mais non, tout est à refaire, toujours. La voilà obligée, comme avant, de lancer à un réceptionniste maladroit qui l'appelle « Monsieur » : « T'as besoin de lunettes ? T'es myope ? » Soudain, dans un miroir grossissant — qui ment moins que les autres —, elle se découvre comme tant d'autres la voient : un vieux monsieur au regard fixe, empli de chagrin.
Depuis Délice Paloma (2007), interdit en Algérie pour avoir trop bien dénoncé la corruption au sein de l'Etat, Nadir Moknèche a changé de style. Ses chroniques colorées, exubérantes, ont fait place à de classiques films de genre : Goodbye Morocco (2013) était un thriller à l'américaine, droit sorti d'un roman social à la Dashiell Hammett. Et Lola Pater est un western, avec affrontement et apprentissage. Un père et un fils s'y opposent, d'abord ennemis, puis complices possibles. L'ironie, évidemment, c'est que les valeurs de la vie soient transmises à un jeune homme en plein OEdipe par un « hors-la-loi ». Un hors norme. A savoir Fanny Ardant, qui excelle toujours lorsqu'on lui demande de braver le grotesque pour atteindre le sublime.
Le plus séduisant est l'infinie douceur de Nadir Moknèche. Son amour visible pour les seconds rôles : le réceptionniste sri-lankais qui, par pure gentillesse, reconnaît la ressemblance de sa cliente avec Beyoncé. Ou la compagne de Lola (Véronique Dumont), dont il fait percevoir, lors d'une magnifique scène dans un hôpital, le dévouement sans faille et l'amour infini. Sa mélancolie se reflète dans cette Danse de Granados qu'il a choisie pour leitmotiv : trois petites notes de musique qui, comme dans la superbe chanson d'Henri Colpi, « lèvent un cruel rideau de scène sur mille et une peines qui ne veulent pas mourir ».

 

Le JDD

Charmeuse, rieuse, l’actrice et réalisatrice Fanny Ardant joue un transsexuel romanesque en diable dans "Lola Pater", audacieuse comédie de Nadir Moknèche.

Rendez-vous est pris chez Loulou, café près de chez elle en plein Paris, juste avant son envol pour le festival de Locarno. Lola Pater, la surprenante comédie dont elle tient le rôle-titre, y sera projeté piazza Grande. Affublée d'un keffieh palestinien et d'une fausse fourrure rouge, Fanny ­Ardant y joue… un homme! Mais pas n'importe quel homme : de longue date, Farid, né algérien, a été naturalisé français et est devenu Lola. Un rôle inattendu pour lequel l'imprévisible actrice a bien voulu jouer équipée de discrètes prothèses augmentant ses seins et ses fesses, maquillée de façon à appuyer les angles de son visage singulier comme pour surligner une féminité jamais complètement acquise.

Quand elle arrive – altière, star, un poil en retard –, on est presque rassuré. Fanny Ardant est femme, bien réelle. Vêtue de l'un de ces tailleurs stricts qu'on lui connaît par cœur, elle paraît glisser sur le boulevard. Elle tient contre elle un petit sac rappelant celui dans lequel la "femme d'à côté" ­cachait son pistolet. Elle y range ses ­lunettes noires et, de son timbre légèrement grave et traînant, ne commande rien à boire, "surtout rien".

Libre, impulsive, batailleuse
Si mystérieuse, si familière quand soudain elle se ronge les ongles ; bientôt rieuse, tantôt agacée, elle désarçonne d'entrée, et séduit déjà. S'amuse à l'idée que l'on puisse ajouter de l'eau dans un fond de café par exemple, "comme un baroudeur de retour de Kaboul", selon elle ; ou que certains s'interrogent sur sa légitimité dans un rôle qui aurait pu revenir à un "vrai" transsexuel : "Mais attendez, quand je joue Médée, on ne me demande pas si j'ai tué mes enfants pour de vrai!" Ou encore que l'on puisse la questionner sur ses trois filles, nées de pères différents. "Ah je vous vois venir..."

Rien ne se passe comme prévu. Brillante mais certainement pas bien-pensante, Fanny Ardant déjoue comme elle joue, libre et impulsive, batailleuse. Elle a assez lu et relu, elle le dit, pour se le permettre. D'entrée bon sauvage, elle ne peut s'empêcher de balancer tout le mal qu'elle pense du politiquement correct, du "boboïsme", de l'endormissement général, des "abrutis qui rêvent d'Amérique". Sans oublier la presse "vendue" qu'elle ne lit plus. Elle lui préfère Balzac, Stendhal, Gary jusqu'à la lie : "Ah, il avait le sens du clandestin, lui!" Et bien sûr "ses" Russes qu'elle a dans la peau, Dostoïevski ou Pouchkine, dont la lecture la met en transe et en retard quand la meute des photographes l'attend à Cannes.

"Tout cela avait commencé avec les poètes, Maïakovski, ­Mandelstam, Akhmatova, ­Tsvetaeva, je les connaissais mieux que les Français. J'étais jeune et déjà très agitée par ce que sous-tend et coûte l'idée de résistance. L'univers romanesque m'a forgé une morale bien plus forte que n'importe quel prêcheur." Son père, aussi, militaire dissident qui, avant de disparaître trop tôt, lui a montré la voie. "La souplesse", corrige-t-elle. "Ça a été très fort. La non-identification à sa classe bourgeoise, l'appréhension du monde et des êtres avec un spectre énorme, une forme de bonté qui rend capable de prendre ce que chacun a d'exceptionnel, de saisir le moment qui ne reviendrait jamais. La richesse des humains, c'est d'être complexes, contradictoires."

"Tout me passionne mais je frôle vite la colère. C'est fatigant, pour vous, pour moi." Mais c'est plus fort qu'elle et déjà, des étoiles dans les yeux, Fanny Ardant évoque le souvenir de la colère de Duras "contre tout, contre Dieu", impériale et lente. La littérature d'aujourd'hui, elle prend aussi. Les polars de DOA (Dead on Arrival) qu'elle rêve de rencontrer, le trash audacieux de Virginie Despentes "qui restitue si bien cette impression que les gens sont des fusibles". "La société du “prends ton salaire et marche sur la droite” est un danger. Heureusement il y a des esprits qui n'ont pas envie de ça. Vous me direz, ce que je dis là n'est pas constructif. Mais pas prosélyte non plus. L'important, c'est d'être un électron libre."

"Vivre sans être caviardée"
Ces derniers temps, on l'a vue s'encanailler le temps d'un duo avec Alex Beaupain. On lui fait observer sa musicalité décalée sur scène, sa tendance à chanter quasi rougissante et avec un léger temps de retard. "C'est parce que je fais ça en douce, clandestinement. Il n'y a pas de business, c'est ce que je veux. Le cabaret, pour moi, est un endroit nocturne, mal famé, où personne n'écoute celui qui chante."

Cela nous ramène, tout de même, à sa Lola, assez romanesque et têtue pour changer de sexe. "Elle a choisi de vivre sans être caviardée ni vissée dans le rang, son destin est unique et sa morale intacte, observe-t-elle. Avant l'idée du changement de sexe, c'est l'histoire du rapport père-fils qui m'a plu. Nadir a perdu son père très jeune. Quand il me raconte qu'il s'autorise à se demander si ce n'est pas son père changé en femme qu'il voit lorsqu'il croise un transsexuel dans la rue, je trouve ça vrai. C'est mieux de retrouver un être cher métamorphosé que pas du tout."

Parler aux morts, c'est son genre. Mais parler d'eux, très peu pour elle. Difficile de lui faire évoquer François Truffaut. A propos de Jeanne Moreau, qu'elle a bien connue et dont le tempérament insoumis ne lui était pas étranger, elle la joue brève. "Je ne dirais pas que je suis comme elle. Jeanne, c'est la petite fille qui a suivi son chemin avec ce qu'il y avait en elle de secret, dont la lecture, la passion des choses, des êtres, la contradiction. Les metteurs en scène sont intelligents. Ils ont détecté cette lumière qui brillait dans les tunnels."